CHASSER LES IDEES RECUES

La première idée reçue sur le Nord Cameroun qu’il nous faut chasser, c’est qu’il n’est pas peuplé uniquement d’Haoussa musulmans… D’abord, il n’y a pas de Haoussa au Cameroun ! Ils vivent au Nigéria. Ensuite, vous vous rendrez compte par vous-mêmes, et particulièrement ceux d’entre vous qui travailleront dans les massifs du Mandara, que la grande majorité de la population de notre diocèse est encore fortement attachée à la religion traditionnelle.

Le bilan annuel du diocèse annonce une population globale de 1.700.000 habitants. Les Catholiques annoncent 63.000 Baptisés + catéchumènes, soit 3,7 % de la population totale. L’ensemble des communautés qui se rattachent, d’une manière ou d’une autre, au Christ regrouperait, d’après les statistiques que j’ai pu obtenir de leurs divers responsables, un total de baptisés et catéchumènes de 137.000 auxquels on peut, sans exagérer, ajouter une majoration de 20 % pour intégrer tous ceux qui gravitent autour des communautés chrétiennes, ce qui donnerait un total de 164.500, soit 09,60 % de la population totale.

Pour les Musulmans, si on garde le chiffre qui me semble très surestimé de l’Atlas de l’Extrême-Nord, il faudrait compter au maximum 500.000 musulmans dans les trois départements qui constituent notre diocèse, soit 33,3 % de la population totale. Je pense qu’un chiffre de 400.000 est largement plus réaliste, (compte tenu des régions montagneuses très peuplées où la présence des musulmans est quasi nulle) soit 23,52 % de la population totale.

Ceci revient à dire, par déduction, que le nombre de gens qui continuent à se rattacher à la religion traditionnelle ou qui ne se sont jamais rattachés à autre chose, s’élèverait à 1.135.500 soit 66,79 % de la population. Je crois qu’il s’agit d’un chiffre crédible.

La deuxième idée reçue, savamment entretenue par certains, et à laquelle il faut très vite tordre le cou, c’est que Kirdi = Païens ! Alors que « Ces peuples, dont on a parfois nié qu’ils eussent  une religion, sont parmi les plus religieux de la terre »comme le disait un certain  Delafosse, (cité par J.C. Froelich en 1964). Il n’y a qu’à lire « Kirdi est mon nom » de Jean-Baptiste Baskouda, grand poème à la gloire des populations de tout le Nord-Cameroun, pour se faire une idée de la force religieuse de ces populations. Baba Simon lui-même, s’extasiait devant la religiosité des populations Kirdi : « J’ai trouvé les Kirdi aussi croyants que les Juifs. » Confie-t-il au Père Pélicier qui le relatera dans un numéro de Pôle et Tropiques.

Dans vos conversations avec les gens qui vivent ici depuis plus longtemps que vous, vous constaterez que, souvent et de plus en plus, quand on parle de sacrifice traditionnel, on a comme une espèce d’arrière-pensée dépréciative, dévalorisante voire infantilisante. Il faut pourtant savoir que les pratiques sacrificielles que regroupe la religion traditionnelle ont été la base et le ciment, depuis des siècles, de ce que certains appellent le monde Kirdi. Ce sont ces pratiques qui ont permis à cette « véritable civilisation » de tenir dans l’adversité. Si les Kirdi ont su résister face aux conditions climatiques épouvantables de la vie dans les rochers et à l’hégémonie des musulmans qui les considéraient comme des chiens, c’est au nom d’une foi et d’une pratique religieuse forte et structurée. On se doit de respecter cette origine et de reconnaître en elles les « Semina Verbi » dont nous parle le Concile Vatican II. Les générations actuelles doivent pouvoir revendiquer cet héritage religieux avec fierté et y puiser ce qui leur permettra d’accueillir la nouveauté de l’Evangile dans un terrain qui ne demande qu’à lui faire porter du fruit.

On réduit facilement le (ou les) sacrifice (s) traditionnel (s) à la sorcellerie ou au fétichisme. C’est une erreur grave, et  nous devons reconnaître dans ces pratiques, à la suite de la plupart des pères fondateurs de nos paroisses, un ensemble de faits et gestes que nous pouvons réunir sous le vocable de « sacrifice traditionnel » non plus considéré comme tel ou tel sacrifice offert à telle ou telle occasion, mais comme la « logique d’ensemble » qui anime la totalité de la vie. Tout comme les chrétiens parlent de « l’économie du salut », peut-être pourrait-on parler de « l’économie du sacrifice traditionnel ».